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ZUP La Paillade – Historique

 

Contexte de création de la ZUP

De 1954 à 1968, la population de Montpellier augmente de 97 501 à 167 211 habitants, soit une évolution de plus de 35 %. Cette croissance s’explique par l’arrivée massive des rapatriés d’Algérie en 1962-1963, mais également par la l’augmentation du nombre d’étudiants (démocratisation de l’université), ou la venue en ville de paysans en rupture avec la viticulture (exode rural)… 

Au bord de « l’apoplexie »[1], Montpellier arrive au début des années 1960 à une période critique de son développement.

A cette croissance démographique s’ajoute l’augmentation des prix des terrains à bâtir et donc des coûts du logement entraînant, de fait, un risque de ségrégation sociale. Pour lutter contre ce phénomène, la création d’une Zone à Urbaniser en Priorité (ZUP) permet d’éviter la spéculation foncière et la pénurie de logement. Cela rationalise l’urbanisation et réduit les frais pour la collectivité (infrastructures routières, etc.).

François Delmas, alors maire de la Ville, lance le projet de la ZUP avec le délégué à l’Urbanisme, Maître Grillon, dès octobre 1961.

 

37S37_194_003,vue générale du projet

Pour mener à bien ce projet, le conseil municipal trouve le site adéquat dans le domaine agricole de la Paillade. Le site possède une surface de 225 hectares à 6 km de la place de la Comédie. La Ville l’acquiert officiellement en 1962 pour la somme de 3 millions de nouveaux francs. Cet emplacement facilite les liaisons avec les deux pôles d’attraction en voie de création : la zone universitaire et hospitalière (Nord) et la zone industrielle (Sud). Par ailleurs, le site est très agréable, tirant son harmonie du relief et de la proximité du lac des garrigues

Le programme initial de la ZUP comprend 9 000 logements (soit environ 30 000 personnes), dont 15 à 20% de logements individuels. Conçue comme une cité satellite avec une vie indépendante et un équilibre interne, la ZUP conserve aussi une cohérence avec le reste de la ville. Pour que le projet soit une réussite, le nouveau quartier doit avoir des points d’attractivité propres (commerces, administration) le rendant agréable à vivre.

La ZUP s’inscrit dans la politique de François Delmas[2] : asseoir Montpellier comme capitale régionale, accompagner sa croissance exceptionnelle d’une progression des équipements, et enfin recourir à l’argent privé plutôt qu’au budget municipal. Ce dernier point permet de comprendre une des raisons qui ont poussé à la création de la SERM (Société d’Equipement de la Région de Montpellier). Celle-ci est chargée par la Ville de l’étude et de la réalisation de la ZUP. La SERM achète les terrains et les cède à prix coutant à des constructeurs publics ou privés.

L’objectif de la ZUP est de créer un cadre de vie harmonieux avec de larges espaces, des équipements, de faire vivre ensemble les familles de toutes origines, et d’assurer la cohérence du nouveau quartier avec le reste de l’agglomération montpelliéraine.

La SERM lance en 1962 un concours dit à « 2 degrés ». Une trentaine de projets sont initialement présentés, six sont ensuite retenus pour le 2nd degré. C’est le projet de l’AMAU (Atelier Méditerranéen d’Architecture et d’Urbanisme) piloté par le montpelliérain Edouard Gallix qui est retenu le 21 décembre 1962. Gallix et ses collaborateurs connaissent bien la région, ce qui est alors un atout pour la ZUP.

Programme proposé par Gallix et l’AMAU

37S37_194_004, maquette vue générale

Dans le projet proposé, cette ville nouvelle doit présenter un caractère contemporain tout en conservant un lien à la ville ancienne. Le parti architectural choisi par Gallix et son équipe consiste à donner un aspect méditerranéen à la ZUP par la juxtaposition de mêmes éléments assemblés avec beaucoup de liberté. Pour ne pas écraser l’ensemble, il propose des constructions de dimensions modérées, soulignées par des immeubles plus hauts. La densité de population de prévue est faible : 65 m² par habitants contre 19,2 m² en centre-ville.

« Utiliser le site »

La cité satellite comprend un ensemble exceptionnel de 50 ha de plantations, et est bordée de garrigues et de vignes. Une large bande verte inconstructible la sépare de la ville et lui permet de rester en pleine nature. Gallix prévoit de conserver et mettre en valeur les arbres groupés et le parc, d’aménager le barrage du lac des garrigues et d’agrandir le plan d’eau. Toutes les espèces plantées sont d’essence méditerranéenne, l’eau est pensée comme un élément important d’animation du quartier. Située à proximité de la Mosson, une partie des terrains est inconstructible ce qui permet de conserver des espaces pour les activités de plein air.

L’esprit du projet

Le parti pris général, proposé en 1963 par Gallix et son équipe, définit le caractère méditerranéen du quartier[3]. Celui-ci est marqué par une limitation dans l’espace et une constante relation avec les espaces qui l’entourent. L’architecte fait le parallèle avec les casbahs maghrébines qui présentent des imbrications judicieuses d’espaces clos et ouverts ainsi qu’avec les « ramblas » méditerranéennes. Montpellier est une ville du sud où la vie en dehors des logements est importante.

Le projet de 1962 prévoit de s’adapter le plus possible au terrain et de restreindre le nombre de voies carrossables afin de limiter les coûts de construction.

Le relief du site permet de créer une ville basse et une ville haute qui détermine ainsi la répartition entre les logements collectifs et individuels. Cette répartition se fait de façon progressive grâce à l’aménagement en gradins et par petits groupes de logements individuels.

37S37_194_002. La ville haute, détail du projet

La partie basse de la ville s’organise autour des places avec des bâtiments à 2 ou 3 niveaux sur rez-de-chaussée, comprenant exclusivement des habitats collectifs. Le grand centre principal permet de relier la ville haute en bordure de garrigue à la ville basse.

La partie supérieure de la ville est pensée avec un caractère méditerranéen plus marqué. Construits suivant les courbes de niveau, les bâtiments de 1 ou 2 niveaux sur rez-de-chaussée doivent tous avoir une vue dégagée et privilégient les habitats individuels. Les passages couverts, les escaliers et les espaces de circulation se caractérisent par la fraîcheur et le calme.

Dans tous les cas, les bâtiments entourant la place sont réservés aux magasins et boutiques.

Les bâtiments sont disposés de manière à obtenir un bon ensoleillement toute l’année et par saison chaude une ombre de protection pour les déplacements. La grande majorité des façades est orientée au sud pour les pièces d’habitation, au nord pour les pièces de service. L’utilisation de matériaux naturels issus de carrières locales est privilégiée.

L’architecte préconise l’introduction d’éléments sculptés pour rythmer cet ensemble architectural rectiligne.

Des réseaux de petits canaux circulant librement à l’air doivent permettre de créer de la fraîcheur par évaporation. Ils participent à l’esthétique de l’ensemble par les cascades sur les murs en pierre sèche, les fontaines et bassins sur les places et jardins.

La circulation

La voie de circulation à grand débit est rejetée en bordure de la cité pour conserver le calme et la sécurité à l’intérieur. Elle permet d’assurer une liaison rapide entre la ZUP, le marché gare, la RN 113 et la future route littorale et relie les extrémités de la cité au Nord à la RN 586 ainsi qu’au complexe universitaire.

Cette voie forme un peigne avec les voies de pénétration dans les quartiers, et passe en dessous du grand centre principal. Elle permet ainsi de dégager des espaces entièrement réservés aux piétons, les mettant ainsi à l’abri des bruits et des dangers de la circulation.

En outre, pour éviter le désagréable spectacle des parkings, un garage par logement et des parkings couverts sont prévus. Ceux-ci, recouverts de dalles en béton armé protégées par une mosaïque de carreaux cassés en grès cérame, offrent depuis les habitations une harmonie de couleurs et un contraste de lignes avec les plantations.

La ZUP comprend 6 quartiers fonctionnant en complète indépendance les uns des autres et permettant ainsi une construction par tranche.

Les équipements

Le centre principal concentre une grande partie de l’activité de la cité, il regroupe tous les équipements publics : administratifs (annexe mairie, perception, central téléphonique, poste pompiers, commissariat de police), culturels (spectacles, salles de conférences, cinémas, studio-théâtral d’essai), scolaires (écoles, lycée et centre d’enseignement technique, terrain de sports scolaires, centre aéré), médico-sociaux (crèche, halte-garderie, dispensaire d’hygiène social, consultation de nourrissons), cultuels (église catholique, temple protestant), et routiers (gare routière).

 

Réalisation et perspectives

37S70_032. La ZUP en cours de construction. ca 1967

Dès le début du projet, Gallix a dû apporter des modifications au programme reçu au concours. Les zones prévues pour l’artisanat et la petite industrie sont réduites et regroupées dans la zone sud, le long de la voie d’accès à la ZUP. La pierre calcaire blanche de la région est remplacée par des pierres de tonalité claire, blanche ou ocrée pour éviter le monopole des carrières et les difficultés d’approvisionnement[4].

En 1967, l’état d’avancement de la ZUP, laisse deviner que le délai initial de 6 ans ne pourra être respecté[5]. Au bout de 4 années, seule la mission plan masse pour la zone sud est terminée en ce qui concerne les zones d’habitation. Les architectes prévoient finalement un délai total de 15 ans pour l’achèvement complet de la ZUP.

En outre, Gallix n’est chargé que du plan de masse et non de la réalisation complète des immeubles. Il regrette, en juillet 1967, « la banalité, la pauvreté et la tristesse des espaces verts aménagés » qui compromet la réussite de l’ensemble d’architectural.

Lors d’une interview à la presse en 1972, Edouard Gallix doit reconnaître que son projet initial a subi des bouleversements[6]. La séparation prévue entre les piétons et les voitures n’existe que pour le Mail, « l’épine dorsale » commerciale de la Paillade. Des trois centres sociaux prévus, il n’en subsiste qu’un seul, plus vaste que prévu. La Maison des Jeunes et de la Culture est remplacée par un Centre international des jeunes réduit à l’hébergement et à l’accueil des associations. Le foyer des jeunes travailleurs et les foyers-maisons de jeunes sont supprimés. L’idée d’ « exalter le site », en accentuant le relief par des immeubles de plus en plus haut s’est également effondrée.

Dès 1969, un Comité d’entente et de défense (devenu Comité des fêtes) se crée et fait part à la mairie des problèmes du quartier : « pas d’aires de jeu pour les enfants, des vols, pas de police »[7]. Le manque d’animateurs compétents et de distraction est régulièrement pointé du doigt. Pour certains, il serait même à l’origine du désœuvrement des jeunes et des problèmes que ceux-ci causent dans le quartier.

 En 1973, le quartier est en cours de réalisation et les 23000 habitants doivent composer avec. Ils ne peuvent pas encore profiter des équipements collectifs prévus pour 40000 habitants. La zone administrative et commerciale du centre principal est prévue mais non encore réalisée. Dans les ilots d’habitation, les équipements publics se font au même rythme que les logements (écoles, centres commerciaux) créant cette impression de décalage pour la population.

Toutefois, La Paillade profite d’aménagements novateurs pour la ville, la première Maison pour tous, Léo Lagrange, y ouvre en 1977[8].

Georges Frêche lance une vaste « opération de requalification urbaine » de la ZUP qui se concrétise par la démolition des tours Phobos (en 1980) et Tritons (années 2000)[9]. Le mail imaginé par Gallix était devenu une zone de non-droit, les logements sont à la limite de l’insalubrité et le quartier glisse vers le communautarisme. En 1996, les pouvoirs publics classent la ZUP en zone franche urbaine et décident d’y implanter, à la fin des années 2000, l’édifice public le plus coûteux de la commune : Pierres-Vives.

En 2017, la tour d’Alembert, dernière du groupe des Tritons est détruite à son tour. Elle sera remplacée d’ici 2019 par de nouveaux logements, des immeubles bas et des villas individuelles : « des ensembles à taille humaine » assure Claudine Frêche, directrice du bailleur social, ACM Habitat[10].

 

Chronologie

Abréviation : DCM : délibération du conseil municipal

1961

1962

1963

1964

1967

1968

1969

1979

1986

1987

1988-1989

1991

1994 

2000

2017

 

Sources

La rédaction de cet article repose en grande partie sur les archives de l’architecte Edouard Gallix (1923-2004) conservées aux Archives municipales de Montpellier (AMM) sous la cote 37 S.

L’article 37 S 29 est constitué d’articles de presse rassemblés par Edouard Gallix, dont :

Article Midi Libre du 13/03/1962. AMM, 37 S 29.

SERM, 1973, Livre blanc La Paillade. AMM, 37 S 29.

Edouard GALLIX, Cités et techniques 14, septembre-octobre 1963. AMM, 37 S 29.

Jacques MOLENAT, « Montpellier : vivre à la Paillade » in L’Express Méditerranée, n°22, septembre 1972, p.32. AMM, 37 S 29.

Pierre-Marie DOUTRELANT, « Montpellier : trop de muscles pour un vieux cœur » in Le Nouvel Observateur, n°641, 21-27 février 1977, p.40. AMM, 37 S 29.

L’Architecture d’Aujourd’hui, n°106, février-mars 1963. AMM, 37 S 29.

Clayton Publicité, Livre d’or de Montpellier, Béziers, Sète et de l'Hérault, Toulon, Edition Clayton Publicité, 1964.

Paul Couder, « Le Mas de la Paillade » in Recherches Languedociennes, n°9, Université du tiers temps, 1990.

Suzanne Yvanez-Chupin, Paillade, Ma banlieue, 1997.

Danielle Bertrand-Fabre, « La perception de l'espace urbain dans la Z. U. P. de La Paillade (Montpellier) : une expérience pédagogique »  in Bulletin de la Société Languedocienne de Géographie, n°4, octobre-déc. 1981 (pp. 299-324).

Montpellier, La Paillade, Celleneuve, Petit séminaire, Le quartier entre vos mains, 1994

Montpellier, Travaux de restructuration du Grand Mail de la Paillade, secteur sud : Dossier de presse, Edité par Direction de la Communication. Montpellier, 2000

Ch. Amalvi et R. Pech, Histoire de Montpellier, Ed. Privat, Toulouse, 2015 – P.435 « L’onde de choc des rapatriés » par Jean-Paul Volle 

Article Midi Libre du 13/03/1962 

SERM,  1973, Livre blanc La Paillade,

Edouard Gallix, Cités et techniques 14, septembre-octobre 1963

Jacques Molenat, « Montpellier : vivre à la Paillade » in L’Expresse Méditerranée, n°22, septembre 1972, p.32.

Pierre-Marie Doutrelant, « Montpellier : trop de muscles pour un vieux cœur » in Le conservateur, n°641, 21-27 février 1977, p.40.

L’Architecture d’Aujourd’hui, n°106, février-mars 1963

http://www.lagazettedemontpellier.fr/dossiers-gazette/article-30171/mosson-50-ans-il-etait-fois-paillade

Marie Ciavatti, « La dernière tour des Tritons à La Paillade sera bientôt à terre », France Bleu Hérault,  lundi 6 février 2017 : https://www.francebleu.fr/infos/societe/montpellier-la-derniere-tour-des-tritons-la-paillade-sera-bientot-terre-1486407197

 

[1] Le conservateur, n°641, 21-27 février 1977, p.40 « Montpellier : trop de muscles pour un vieux cœur » Pierre-Marie Doutrelant.

[2] Ibid.

[4] Ibid.